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Chapitre I - extraits

Ce manuscrit est composé de neuf chapitres. Il fait environ 600.000 caractères. Je vous présente ici le premier chapitre, dont j'ai enlevé de nombreux passages. L'histoire commence réellement au chapitre II ;-)

C’était une journée comme une autre qui commençait pour Serge ce matin-là, au fond de son lit, émergeant doucement de sa nuit. Une journée tranquille, au réveil toutefois un peu en avance sur l’horaire habituel d’un samedi matin.

 

Immobile, feignant le sommeil pour tenter de le retenir encore un peu, Serge ne put cependant résister longtemps à l’appel de l’éveil le tirant irrésistiblement de sa torpeur nocturne : Quelques pensées, futiles mais insistantes, semblaient décidément se coaliser pour lui interdire tout retour en arrière vers la nuit. Combat perdu d’avance, lutte inégale entre la nuit défaite, fuyant aux interstices du noir, chassée par le jour et son envahissante lumière.

 

Allez. Un café, une petite douche, viendraient à bout de ce léger mal de tête persistant de la nuit et la journée pourrait alors enfin commencer, claire et fraîche, annonçant un petit week-end insouciant, comme tous les week-ends, loin des contraintes des jours de semaine : Soirée anniversaire chez un collègue, verres, rigolade, musique… Programme détente en perspective, pour ce trentenaire célibataire. A cet instant, Serge était encore bien loin d’imaginer l’extraordinaire aventure qu’il était sur le point de vivre ce jour.

 

Les sombres aiguilles pointues de l’horloge accrochée au mur près de la porte de sa chambre, à peine éclairée par un espace de lumière vertical entre deux rideaux, affichaient un « 08:33 » assez inconvenant, surtout pour un samedi matin. En général, le programme c’est plutôt grasse matinée ! Une grasse matinée qu’il qualifie toujours de bien méritée… et contre laquelle il lui serait d’ordinaire difficile de lutter… Mais là, non. Visiblement, ça ne veut plus. Le sommeil semble le repousser. Inutile d’insister et de rester au lit à regarder le plafond en attendant que le mal de tête s’y évapore. C’est peine perdue.

 

Un peu contrarié de devoir abandonner cette futile, mais bien agréable, tradition personnelle de flemmardise de fin de semaine, il se résolut donc à l’idée que se lever est bien la meilleure option. Tant pis pour la grasse mat. Il en aurait d’autres…Sentiment d’inachevé pourtant. Nuit écourtée, comme chaotique, Serge se réveilla un peu engourdi, fourbu. Le lit plus défait que d’habitude même, les oreillers et la couette en vrac, comme après une folle nuit d’amour. Sauf qu’il n’y avait point eu pareille nuit, Serge vivant seul, dort seul. Sûrement une mauvaise position. Pas complètement reposé en tout cas, ayant sauté en marche de son train de sommeil, avant d’arriver à sa grasse destination à l’horaire escompté. Bon, moins d’heures d’inactivité passées à dormir lui offriraient en compensation plus de temps pour profiter activement du week-end. Il pourrait, en premier lieu, aller faire quelques courses au Sainsbury’s de Brockley, à une dizaine de minutes à pied, avec pourquoi pas un petit crochet par le parc, tout à côté, histoire de s’aérer un peu. Il ne le faisait jamais, ou si rarement. D’habitude peu enclin aux promenades matinales, à part le jogging du dimanche, ce serait l’occasion, pour une fois, d’aller respirer l’air frais entre les arbres en mode flânerie, observer les écureuils, écouter les oiseaux, découvrir de nouvelles sensations en somme avec ces quelques instants de poésie et de douceur inhabituelles. Se reconnecter à la nature. Ce n’était pas si mal après tout. Une fois de temps en temps.

 

Dehors, il devait faire gris, comme souvent à Londres. Gris et froid. Pluvieux même, sans doute, avec cette petite bruine désagréable qui semble ne jamais devoir s’arrêter. Simple supputation encore, faite depuis son lit dans l’obscurité de la chambre, mais très probablement validée lorsqu’il se lèverait et irait à la fenêtre. Pas très motivant.

 

Bon. Tous les détails de sa journée ayant défilés comme un générique sur le plafond, il passa un pied hors du lit, puis le deuxième, et resta quelques instants assis à se frotter les yeux pour en éclaircir la brume du réveil. Un doux parfum sembla parvenir jusqu’à lui. Parfum de femme. Obsession de Calvin Klein. Il sourit. Souvenir. Plus de femme dans sa vie depuis un moment. Encore moins dans son lit… Simple réminiscence d’un rêve interrompu et déjà oublié sans doute. Dernières effluves de l’irréel s’évaporant au réveil, à la réalité du jour. Derniers effets de la Green fumée hier peut-être aussi. Il se frotta une nouvelle fois les yeux, puis le nez pour en chasser définitivement l’impression de parfum, et poussa sur ses jambes pour se retrouver dans une position enfin vaguement verticale.

 

Dans la pénombre de la pièce, d’un pas encore incertain il se dirigea vers la porte et posa un second regard contrarié sur l’horloge qui resta cependant obstinément sur ses positions, étirant mollement ses noires aiguilles vers un neuf-heures-moins-le-quart assez peu convaincant. Il s’étira à son tour, tout aussi mollement, et traversa le salon, où était centré un petit bureau, meuble d’un autre siècle, maigre héritage de sa grand-mère, arrivée à Londres depuis la Jamaïque il y a bien longtemps -pour des raisons qui lui restent à jamais inconnues mais qu’il imagine épiques-. Souvenir sentimental renfermant au creux des fibres de son bois, un peu de l’histoire de sa famille, son histoire, imprégnée du crépitement des pluies de moussons à l’abri du toit d’une maison tropicale, sans doute. Histoire chargée d’aventures par delà les horizons colorés sur des cargos transatlantiques, entre les Caraïbes et l’Angleterre. Épopée fantastique qu’il se plaît à imaginer.

 

Arrivé à la fenêtre, Serge tira, comme chaque matin, les longs rideaux de velours vert afin de laisser la lumière enfin envahir les lieux. C’est alors qu’il remarqua une petite tache d’encre bleue sur le bout de son index droit. Étrange. Il vérifia machinalement ne pas avoir sali le rideau en l’agrippant de son doigt taché, ce serait trop bête, puis, rassuré mais l’esprit encore un peu confus pour réfléchir plus avant, laissa ce détail vite balayé par l’air frais soufflé du dehors à l’ouverture de la fenêtre.

 

Cette petite tache, apparemment anodine, serait pourtant, sans qu’il le sache encore, le premier indice de l’étrange aventure qui l’attendait ce matin-là.

.../...

Pieds nus, s’engageant dans le petit couloir menant à la cuisine, il s’arrêta soudain sur le seuil et resta un instant immobile, interdit : Quelque chose l’avait subitement chagriné… comme une image subliminale qui lui aurait traversé l’esprit, un caillou dans sa chaussure qui l’aurait tout à coup obligé à stopper sa progression. Il tourna la tête vers le petit bureau à côté duquel il venait de passer et fronça les sourcils : Une pile de feuilles trônait au milieu du sous-main en cuir, sur le dessus ! Le courant d’air, lorsqu’il avait refermé la fenêtre, avait dû soulever la première feuille, ce qui avait inconsciemment attiré son attention. Bizarre. Ce n’était guère son habitude : D’ordinaire, il s’appliquait à ranger consciencieusement ses papiers dans le tiroir de droite, une fois terminé son labeur. Le tiroir de droite et pas ailleurs. Jamais il ne laisserait ses écrits ainsi, livrés aux quatre vents sur le dessus du bureau ! Alors quoi ? Sans doute avait-il dû oublier, hier soir, fatigué. C’est curieux, mais ça se peut. Après tout, une fois n’est pas coutume comme on dit. Mais bon, quand même… « C’est étrange », pensa-t-il, les sourcils toujours froncés, en regardant, de loin, la pile.

 

Bizarre. Sans doute ce mal de tête persistant lui brouillait-il encore un peu trop les idées. Il verrait ça tout à l’heure, après un bon café. Là, il n’était pas encore suffisamment bien réveillé. Inutile d’essayer de réfléchir à l’ordre des choses quand on n’a pas bu son café. C’est entendu. D’ailleurs il devrait toujours commencer par ça. Mais bon, question d’ambiance, c’est toujours mieux de déguster son petit café du matin dans un appartement lumineux, à l’air frais et renouvelé, plutôt que dans un lieu sombre et confiné des ronflements et des pets de la nuit stagnants dans l’air vicié. Question d’hygiène.

 

Abandonnant-là ses interrogations, il se détourna donc de cette pile éloignée, et reprit sa marche en direction de la cuisine où la vaisselle de la veille l’attendait patiemment dans l’évier, sans oser bouger un couvert. Il se servit le fond restant d’un pack de jus d’orange dans l’un des deux verres laissés sur la table, puis se prépara le café. Il pensa à Kate. Ceci fait, il sortit un morceau de beurre du frigo et s’assit pour se tartiner une biscotte. Autre rituel. Deux toasts grillés, du beurre et un peu de Marmite, brune et collante. C’est bon pour les idées. C’est bon tout court d’ailleurs, quoiqu’en disent certains. La Marmite, on l’aime ou on la déteste ! …comme annonce la pub. Serge fait partie de la première catégorie.

S’adonnant donc à ce rituel endormi de gastronomie anglaise matinale, il remarqua à nouveau la tache d’encre bleue sur son doigt. « Décidément » ironisa-t-il tout haut, « je me néglige : je ne range plus mon bureau et je vais en plus me coucher sans me laver les mains… ça ne va plus du tout Toto. Tu débloques ! Va falloir te reprendre ! » fit-il, d’un air amusé. Il se leva et alla à l’évier pour se frotter consciencieusement les mains au liquide vaisselle.

 

L’encre nettoyée, il se rassit pour finir sa biscotte en regardant, l’air vague, le mur d’en face, tout en écoutant les infos de la BBC sur son petit poste de radio, allumé machinalement. Rien de suffisamment important pour capter son attention : Des aléas boursiers, une actrice américaine en dépression, tout comme la météo, et un tremblement de terre à Tokyo. Bon. Rien de passionnant. Il pensa à nouveau à Kate, puis la chassa de son esprit d’un hochement de tête tout en changeant la fréquence de la radio qu’il fit grésiller jusqu’à une chaîne Reggae avec un de ses morceaux préférés de Bob Marley, Waiting in Vain. Satisfait, quoique le titre lui fit à nouveau penser à la dessinatrice, il en écouta quelques mesures en fermant les yeux et en dodelinant de la tête et du cou, puis avala une gorgée de café avant de se relever pour aller, biscotte à la main, jeter un coup d’œil à l’intrigante pile de feuilles. Cette vision revenue à sa mémoire, et ayant récupéré un bon quatre-vingts pour cent de ses capacités cognitives, imposait à présent une explication.

Arrivé au meuble, la pile de papier était toujours là, bien là, insolente et rebelle en sa posture incongrue. Toujours aucun souvenir pour la resituer. D’un doigt il fit glisser, avec la précaution d’un enquêteur du NCIS, quelques-unes des premières pages puis, interdit, s’assit dans le fauteuil et y resta immobile un long moment à fixer les feuilles, sans plus les toucher : Ce n’était soudain plus une simple pile de papiers mal rangés devant laquelle se trouvait Serge, mais face à une énigme que son cerveau, pourtant de plus en plus connecté à sa nouvelle journée, n’arrivait cependant toujours pas à appréhender. Comme un bug. Un blanc. Quelque chose lui échappait. Carrément. Mais quoi ? Tout, en fait. Absolument tout : Cette pile sortait de nulle-part.

 

En silence, il finit presque machinalement son restant de biscotte tout en fixant d’un air absent avec le vague espoir que le nuage d’incompréhension se dissipe, puis s’essuya les doigts des quelques miettes collantes sur sa robe de chambre.

 

« Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? » fit-il tout haut, gravement. « C’est mon écriture, mais j’ai écrit ça quand ? C’est dément !  J’ai Alzheimer ou quoi ? ». L’inquiétude se mêlait à présent à la surprise : Sa santé mentale pourrait-elle donc être compromise ? Son acuité intellectuelle, défaillante ? Sinon, quoi ? Bon. Il fallait se reprendre. Respirer. Se calmer. Il y avait bien une explication à tout ça… forcément.

La pile de feuilles A4, assez épaisse, devait faire une centaine de pages, peut-être même un peu plus, écrites à l’encre bleue. Elles étaient bien alignées, entassées les unes sur les autres et la première page était marquée de quatre mots, soulignés deux fois : à qui de droit. Drôle de titre ! Pas vraiment un titre d’ailleurs, mais comme une recommandation, une consigne. L’avertissement d’un possible péril à qui lira son contenu.

 

.../...

À qui de droit…

Bonjour. Par où commencer ? C’est si difficile. J’ai pourtant tant à dire. Sans doute allez-vous trouver incroyable l’histoire que je m’apprête à vous raconter, tout comme moi d’ailleurs, qui l’écris aujourd’hui et la vis jour après jour depuis maintenant une semaine.

Je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous faites, mais n’espérez pas trouver d’explication logique, cohérente, cartésienne, à ce que je vais narrer dans ce récit. Il n’y en a pas je crois. En tout cas je ne l’ai, moi, pas trouvée.

Cela fait déjà plusieurs jours que je réfléchis au moyen de laisser une trace de ce que je vis en ce moment, même si je ne pourrai sans doute pas moi-même en tirer bénéfice. Peu importe. Les occasions sont rarement propices et, aujourd’hui, je vais peut-être enfin avoir la possibilité de raconter cette incroyable expérience. Alors je saute sur l’occasion, sans plus réfléchir… sinon au moyen d’être le plus clair possible. Rassembler mes esprits, mes récents souvenirs et les révéler ici. À vous. À qui lira. À qui de droit…

En arrivant, j’ai tout de suite vu votre bureau, et c’était comme un signe, un appel. Une invitation à écrire ce qui m’arrive. J’y ai trouvé des feuilles dans le tiroir et tout le matériel nécessaire. C’est parfait ! Je ne veux pas en savoir plus sur vous. C’est inutile d’ailleurs. J’ai très peu de temps. Une journée à peine, un peu moins maintenant, et cette histoire est un vrai roman. Je dois me dépêcher afin d’espérer pouvoir aller au bout, si j’y arrive, si je puis écrire assez vite, assez bien. Je ne sais pas s’il pourra en sortir quelque chose d’utile pour qui le lira, pour vous ou pour l’humanité toute entière même, pour la science, mais je sens qu’il faut que je témoigne de tout ça, et vite… On ne me croira peut-être pas. Peu importe, je dois sortir ça de moi. Vous, me croirez-vous, avec les indices que je vous laisse ? Je l’espère.

.../...

© 2018 – Laurent Hunziker - S.A.C.D. Tous droits réservés.  N° de dépôt 000263107

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